|
La
culture touarègue
Issouf Maha - Albert Dechambre
L’art de l’inzad, l' « Achak » le code d’honneur, les réunions galantes appelées « Ähâl », la parole voilée « Tanghalt », sont les éléments symboliques constitutifs de la culture touarègue fondée sur la solidarité, le courage, le respect des aînés et la réserve. |
|
Pour matérialiser
cet esprit, Achak a été inféodé à un instrument de musique devenu de
ce fait célèbre, l'inzad ou le
violon touareg monocorde (on écrit aussi imzad ou anzad selon les
régions). Toute violation des
règles établies est synonyme d’insensibilité à l’inzad.
L’instrument détient son nom en tamachek de son élément principal, le
crin de cheval. L'instrument est d'une constitution très simple :
une demi calebasse sur laquelle est tendue une peau de chèvre, deux
morceaux de bois constituant le manche et l’archet, deux crins de cheval
et un chevalet. Le manche est maintenu sur la calebasse au moyen de deux
trous dans la peau de chèvre. Le son peut paraître ordinaire mais pour
le Touareg, il est plein de signification. Il incarne la notion d'Achak,
le courage, l'honnêteté et le comportement responsable. « Au nom
du violon » est un terme courant synonyme de « Au nom de
l'honneur ». Des
hommes droits et courageux qui respectent l'Achak, les Touaregs disent
qu'ils méritent l'inzad, qu'ils sont des "entendeurs d'inzad". Toute
la philosophie de l’inzad repose sur l’honneur, la dignité, la
franchise, la nécessité de vivre debout, en un mot l'Achak. Dans leur discours, les chefs de guerre et autres responsables politiques font toujours allusion aux notes d’inzad pour maintenir le moral de leurs hommes lors des dures épreuves. Tout homme touareg fier de l'être et fier de sa culture est sensible aux notes d'Inzad. S’il n’entend pas l’inzad, il est de fait banni de la société et déshonore sa famille, son campement et même sa tribu. Ainsi l’inzad est-il au cœur de la culture touarègue. Telle une hallucination, l'Inzad vous transporte dans un monde lointain, celui d'autrefois, un monde saint et indemne de toute souillure. Une perpétuelle leçon de morale qui, à chaque instant, torture la conscience de ceux qui violent les règles établies. On dit souvent que c'est quand I'inzad n'est pas fréquent dans un campement que les hommes se permettent certains écarts. Manger dans la rue, refuser de l'eau à des femmes ou des enfants, ne pas respecter les vieillards, se plaindre ouvertement des douleurs, fuir un duel ou une bataille rangée, attaquer une personne sans défense, ne pas assister une personne en danger, fut-elle ennemie, voler sans risque, mentir, sont des actes proscrits. Le violon doit venir à l'esprit d'un homme chaque fois qu'il doit accomplir un acte bon ou mauvais, chaque fois qu'il se trouve en danger ou dans une difficulté quelconque. Ceci devient une habitude au point que chaque fois qu’un homme prend une décision à contre coeur, il fait allusion à l'Inzad ou cite une violoniste. Même quand il fait un mauvais geste, le touareg cite l'Inzad par réflexe. Jouer le violon est un art authentique. C'est pourquoi, les violonistes ne sont pas nombreuses. Les hommes effectuent de grands déplacements pour les visiter, les écouter et chanter pour elles. Pour certains, c'est une cure nécessaire qui les aide à éviter tout acte avilissant. Le soir, les jeunes femmes du campement se regroupent autour de la violoniste. Les hommes viennent en ordre dispersé pour élargir le cercle. Celui qui en a le désir peut chanter et c'est pourquoi, il n'est pas rare de voir dix chanteurs accompagner la violoniste. Les poèmes sont composés et chantés par les hommes. La violoniste suit la mélodie et la mémorise. Elle peut la reprendre seule ou accompagnée du chanteur. Une fois la chanson composée, elle rentre dans le répertoire de la violoniste. Elle peut être interprétée par d'autres violonistes accompagnées par d'autres chanteurs. "Mais cette inestimable richesse, cet
authentique véhicule des soupirs étouffés s’éteint à petit feu. Les
anciennes ne transmettent plus et chuchotent à voix basse le drame qui
les menace. Les jeunes ne prennent plus le temps d’écouter, inquiets de
la rumeur qui vient des villes. Peuvent-ils retrouver les drailles qui les
ramèneront à leur oued en décidant d’aller vers l’inconnu ?
Pourront-ils retrouver leur vieux puits, leurs troupeaux efflanqués et
leurs délicieuses causeries autour du feu des campements ? Les
anciens en doutent fort ! Une fois dans le faste que leur fait
miroiter le progrès, vont-ils conserver les bribes de leur identité ?
Comment
faire pour perpétuer ces mélopées provenant du simple geste des doigts
courant et sautant sur un simple fil tendu fait de crins de chevaux ?
Ainsi
s’exprime Ibrahim Manzo Diallo dans son récit non publié « L’inzad
ou les soupirs étranglés » pour traduire la peur et le désarroi
qui habitent les siens. Nous nous sommes permis d’adapter quelques phrases de
ce récit pour introduire cet instrument éminemment
symbolique et concret. L’instrument
La
poésie
Ce
sont surtout les hommes qui composent les poèmes. Ils sont chantés ou déclamés
lors de L’Ähâl, réunion galante où les jeunes hommes
rivalisent de poésie pour séduire les jeunes filles.
Les
poèmes sont de trois types. Les poèmes élégiaques ont pour thèmes l’éloignement
de la tente et de la bien aimée, la solitude et en général de la
condition masculine qui est la fréquentation de l’äsouf,
le vide, habité par les Kel äsouf, les djinns. Egalement des sentiments
comme celui qui est ressenti en entrant dans un campement abandonné ou
les « noms de pays » où il s’agit de faire chanter le
lieu où l’on s’arrête. Les
poèmes guerriers relatent par exemple la guerre entre les Kel
Aggahar et les Kel Ajjer au XIXème siècle. Ces poèmes recueillis plus
de quarante ans après expriment des échanges précis entre belligérants
et prouvent le souci de codification et de précision dans la poésie. Il
y a enfin les poèmes « gazette » racontant des faits
singuliers. La
poésie est aussi un élément identitaire : on s’adresse à
l’ennemi de l’intérieur en le nommant, mais l’ennemi de l’extérieur
n’a même pas de nom : c’était le Français, l’incroyant, au
moment de la colonisation. Sur
le plan formel, un poème alterne les syllabes longues (et ouvertes comme
bas) et brèves (et fermées comme bac). Les vers sont divisés en pieds
de 2 ou 3 syllabes dont une seule est accentuée. La
parole
La
Tânghalt, qui signifie pénombre,
est la parole voilée, le mode de communication entre nobles, entre initiés.
Comme le port du voile et les gestes codifiés pour modifier ce port,
c’est une parole qui se dissimule tout en laissant deviner. Les
contes touaregs
Les
thèmes généraux sont les mêmes que dans nos contes traditionnels, à
savoir l'initiation, l'amour et la mort. Il y a
beaucoup de contes sur l'itinéraire d'un individu et les épreuves
qu'il traverse pour s'accomplir, des contes à rire, des contes d'animaux,
des contes de métamorphoses. Mais la manière de les aborder passe par
les éléments importants de la vie touarègue comme l'eau et le puits, le
désert et l'éloignement du campement, les troupeaux, la recherche de
nourriture, l'amour avec toutes ses coutumes, le rapport aux marâtres,
les jeunes targui et targuia prêts à tout pour conquérir leur amour.
Plus caractéristiques sont les contes à énigmes où le public doit débattre
lui-même de la fin de l'aventure. La société traditionnellement matriarcale imprègne aussi les contes très fortement. Il faut savoir qu'un homme noble, même un chef, n'est rien sans sa femme car la tente, le lieu ou il peut recevoir ses vassaux, appartient à sa femme. Pas de tente, pas de chef! Qu'une fille a la droit de refuser le prétendant que son père lui propose. On trouve aussi des éléments merveilleux comme des naissances extraordinaires, des femmes qui entrent dans les animaux ou deviennent des oiseaux. On rencontre aussi des êtres hybrides, des démons qui vivent dans les puits, des fous sages, des idiots, des génies. Les contes mettant en scène les animaux (qui se tendent des pièges, qui luttent pour avoir le pouvoir, etc.) symbolisent les rapports de castes et d'ethnies. Ils se moquent du pouvoir et même de Dieu. Ils stigmatisent les comportements par de larges traits de caractère: la bêtise et la vanité du chacal, la malignité et la rouerie des margouillats. à voir Asshak: documentaire de Ulrike Koch, sur la culture touarègue centré sur son code d'honneur: l'achak. On y voit notamment Ichilane et Rahma deux des formatrices du projet Entendeurs d'inzad ainsi que le poète Ibrahim Wantalak (Tchibrit). Hommage à Mano Dayak 15 décembre 1995-15 décembre 2004 Neuf ans que Mano s’en est allé avec le vent du soir, Neuf ans que les djenouns l’ont emporté loin de nos yeux Sans un cri , sans un juron, sans fleurs ni couronne il s’en est allé armé seulement de son habituel sourire la main sur le coeur, prompt à aider pour la paix, Mano s’en est allé le corps broyé par des serres d’acier, Il dort depuis dans le giron du désert, laissant les kel tamajak, phoques étourdis entre les tétons des dunes Mano Dayak s’en est allé Sur notre ciel, les étoiles-reines se sont éteintes Les rides qui balisaient les secrets du désert se sont effacées Se sont tus les chants mythiques des caravaniers tirant la longe de la targuité Dans les campements éventrés et les oueds ronronnent des motopompes, Regarde ô soeur ces quiètes oasis d’antan parcellées par des barbelés, Où ne blatère ni l’Amali en rut , ni l’awara demandeur, Entends ô frère les lugubres chants des choucas qui thésaurisent Et tu sauras que l’appétit du gain viole l’intimité de nos coeurs endeuillés Ibrahim Manzo DIALLO |
|
|
Contes Touaregs
Contacter Zazie: www.amadal.org
|
|
|
|
|