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Tourisme
alternatif au Sahara
Financer
des projets de développement durable, tels que la construction de
classes, de puits, Virginie GOFFLOT |
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L'histoire débute avec un Français, Jean-Luc Gantheil, directeur et fondateur de l'association Croq'Nature, lorsqu'il part au Maroc, en 1993, chercher des partenaires pour organiser des randonnées chamelières avec des voyageurs d'ici. Il rencontre par hasard Naji Azizi, avec des dromadaires sur la piste de Zagora, ville au nord-est du Maroc. L'affaire est conclue: la famille Azizi sera le partenaire de Croq'Nature. Naji se plaît répéter le proverbe arabe : «Le hasard vaut mieux que mille rendez-vous». Avant de rencontrer cette organisation, la famille Azizi organisait des balades à la journée avec quatre dromadaires, histoire d'arrondir les fins de mois trop difficiles à boucler avec l'élevage de quelques chèvres, l'exploitation d'un jardin et d'une palmeraie. Une dizaine d'années plus tard, ils sont 18 à 40 à travailler régulièrement à l'organisation de randonnées chamelières. En tout, ils font vivre plus de 180 personnes. La famille possède aujourd'hui 40 dromadaires, la maison a été entièrement restaurée et un gîte de 35 places a ouvert ses portes en 1998. En outre, un lieu de bivouac sous tentes nomades dans une grande palmeraie a été construit en partenariat avec Croq'Nature. Grâce aux bénéfices engendrés par les randonnées, la famille Azizi a fondé une ONG (organisation non gouvernementale) destinée à sauvegarder la tradition du nomadisme en finançant notamment la construction de puits. La famille Azizi, arabe, appartient à une importante tribu saharienne, une partie de celle-ci est toujours nomade dans le désert et élève des chèvres et des chameaux, l'autre partie est en voie de sédentarisation. Du travail dans le désertDeux agences coopératives ont également été créées au Mali et au Niger. Comme au Maroc, du travail est ainsi fourni aux habitants du coin qui assurent l'accueil et l'organisation des randonnées pour les touristes. Grâce aux 6% prélevés sur le
prix de chaque voyage mis sur pied par Croq'Nature, des projets de développement
durable pour les nomades sahariens du Mali, du Niger et du Maroc sont
financés. Chaque année, 700 à 800 voyageurs partent avec Croq'Nature, essentiellement des Français, des Suisses et des Belges, soit un chiffre d'affaires de plus de 1,5 millions de francs par année. Ce à quoi, il faut ajouter, dans une moindre mesure, les bénéfices des ventes de produits artisanaux berbères et touaregs ainsi que les cotisations et aides des adhérents. Les projets de développement mis en place sont décidés et suivis par l'association Amitié Franco Touareg et par des ONG locales. Le président d'AFT, Albert Dechambre, est Liégeois. Il exerce son activité à titre bénévole à côté de ses responsabilités professionnelles à la Médiathèque. Au sein des associations Croq'Nature et AFT, seuls le directeur de Croq'Nature et sa femme sont salariés. Albert Dechambre explique comment il a fait connaissance de Croq'Nature: «J'ai effectué mon premier voyage dans le sud Maroc en l996 avec ma femme et mes cinq enfants. Ce qui nous a décidé, c'était le volet développement. À l'époque, AFT venait de créer sa première classe au Niger, c'était une structure toute jeune. J'en suis devenu le président l'année suivante lors de l'assemblée générale. À partir de ce moment-là, je me suis vraiment impliqué. J'ai effectué un second voyage en 1997 pour visiter les nouvelles classes construites au Niger. Actuellement j'y vais une ou deux fois par an». Scolarisation, eau et santéLes projets soutenus dans le Sahara concernent surtout l'éducation, l'eau (le creusement de puits) et les soins de santé. L'éducation est une nécessité pour les Touaregs. Peuple nomade par essence, ils ont toujours été éloignés des structures étatiques. Albert Dechambre: «Pendant la colonisation française, ils sont restés à l'écart. Ils ont refusé la scolarisation que voulaient imposer les Français et ont préféré envoyer leurs anciens esclaves à la place de leurs enfants. Ce sont donc les Noirs qui se sont retrouvés au pouvoir après la décolonisation ». En outre, les Touaregs ont vécu de grands drames ces dernières décennies. Leurs dromadaires ont péri par milliers lors de grandes sécheresses. Au Mali, ils ont migré au sud vers les zones agricoles et les Noirs sédentaires ne les ont pas acceptés, car dans le passé, les Touaregs étaient des seigneurs féodaux et eux, leurs esclaves. Pour fuir la misère, mais aussi la répression du gouvernement du Mali et sa non-assistance, des Touaregs ont pris le chemin de l'exil. Les jeunes en sont revenus avec des idées de révolte et une véritable guerre civile a éclaté entre 1990 et 1996 qui a opposé les Touaregs, l'armée malienne et les milices noires Songhai entraînant des milliers de morts. La paix est revenue en 1996 grâce à des négociations entre les représentants de la société civile, aidée par l'Organisation des Nations unies. «Aujourd'hui, les Touaregs se rendent compte qu'il faut rattraper le retard, qu'il faut éduquer leurs enfants, que certains doivent devenir instituteurs car il en manque de manière chronique au Niger et au Mali», ajoute Albert Dechambre. La scolarisation est donc devenue importante à leurs yeux pour apprendre à faire respecter leurs droits, à se débrouiller dans la vie, à comprendre un document de l'État... «Avant, déplore un directeur d'école touareg, les Touaregs étaient riches. Ils n'avaient pas besoin d'éducation. Ils étaient avec leurs troupeaux. Aujourd'hui, nous n'avons que deux ministres touaregs, les autres ethnies en ont dix!»
«Pour qu'une école soit reconnue par l'état et donc que les salaires soient pris en charge, il faut des diplômés. Comme il y a peu de touaregs diplômés, des Songhaïs sont, par exemple, engagés. Mais ils ne connaissent ni la langue ni la culture des Touaregs, ils ne savent pas communiquer avec les parents, et ils rencontrent donc beaucoup de difficultés d'intégration. Deux visions s'affrontent continuellement à ce propos. Certains estiment qu'il vaut mieux que l'école soi privée, ainsi on peut se permettre d'engager un Touareg non diplômé qui possède un niveau suffisant pour enseigner. À moyen terme, c'est évidemment plus efficace. L'autre vision est qu'il est nécessaire que l'école soit reconnue pour ne pas devoir la subsidier à vie. Des investissements peuvent ainsi se faire ailleurs. Après plusieurs années, nous arrivons plutôt à cette deuxième réflexion». Des décisions collectivesDes ONG locales ont donc été créées pour que les investissements répondent à des priorités collectives. «Au départ, explique le président d'AFT, nous nous basions sur les besoins évoqués par une personne de référence. À la suite de divers problèmes, l'argent n'était pas toujours affecté à ce qui avait été prévu, nous avons décidé d'agir autrement. Nous de demandons à la population locale de créer une association représentative. Nous la convoquons et expliquons ce que nous faisons. Pour une école, nous payons les tables, les chaises, la cantine et les salaires des instituteurs. Nous tentons ensuite d'obtenir sa reconnaissance par l'état. Celui-ci prend alors en charge les salaires, une partie de la cantine et du matériel scolaire. Après quatre, cinq années, nous essayons que les Touaregs soient financièrement autonomes qu'ils trouvent leurs propres ressources. Certains élèvent ainsi des troupeaux qu'ils vendent pour payer le matériel scolaire». Suivant ce processus, l'école de Tchit Tintaghat a ouvert ses portes en 1995. Située au Niger dans la région aride de l'Aïr, où vivent des Touaregs semi nomades, éleveurs de chèvres et de dromadaires, elle est aujourd'hui une école publique reconnue. Trois instituteurs donnent cours à une centaine d'élèves dans deux classes en dur et une en nattes. Une ONG locale est portée par le chef du village, El Hadj Ahmoudou. Grâce à sa volonté et au soutien de Croq'Nature et d'AFT, son village possède aussi un puits et un dispensaire de soins de santé. Ce dernier dessert une population d'environ 3 500 personnes. Autre école financée au Niger, celle de Taferer. Implantée dans un milieu sédentaire, elle accueille 80 élèves. Le directeur de cette école est Touareg, un avantage considérable pour les contacts avec la population. Au Mali, des randonnées sont organisées en collaboration avec les Touaregs du site Echag. La population de 515 personnes est nomade dans un périmètre défini, elle élève des chèvres, des moutons et des dromadaires. L'association Echaghill a été fondée afin qu'un maximum de nomades bénéficient des retombées touristiques. Deux classes nomades ont ainsi été ouvertes ainsi qu'un point de santé et un local coopératif artisanal. Croq'Nature et AFT, deux petites structures dynamiques, ont réussi un pari, celui de répondre aux besoins de la population du désert par un tourisme intelligent. «Ce n'est pas une organisation humaniste. C'est tout simplement une répartition correcte des bénéfices. Le travail engendre des salaires et des bénéfices et ceux-ci sont investis pour une collectivité», précise le directeur de Croq'Nature. Traverses mars 2001 Article reproduit et mis en page au format web
avec l'aimable autorisation du magazine Traverses, |